vendredi 14 août 2015

Europunk !

Le 16 avril 2013 paraissait sur le site d'Acta Est Fabula un article de ma plume intitulé "Europunk !". Puisque quelqu'un me l'avait récemment demandé que que le site d'AEF est mort (pour l'instant), on m'a autorisé à le republier ici. J'ai laissé le corps de l'article tel quel, avant d'y ajouter un petit regard rétrospectif en conclusion.



Il est un sujet d’actualité économique, sociale et culturelle auquel on ne peut échapper ces  trois dernières années (et même bien avant cela mais les choses vont en s’exacerbant), et que pourtant la SF de chez nous semble ignorer poliment : L’Europe.

Pourtant héraut des thèmes qui font notre présent et modèlent nos futurs possibles, la SF se désintéresse de la construction européenne comme de l’an 40, alors que jamais depuis Maastricht on n’a connu autant de débats, de projets, de crises, de doutes. Jamais ce projet politique, économique et social inédit qui semble acquis pour beaucoup n’aura autant tremblé sur ses bases. Les citoyens d’Europe sont face à une crise majeure qui remet en cause les lignes de notre futur qui semblaient pourtant toutes tracées. La méthode Monnet est à bout de souffle, le nationalisme revient en force, les bienfaits du supranationalisme sont remis en question, avec le retour de vieux démons que tous les Européens partagent dans leurs différences. Le lecteur de SF d'aujourd’hui, à d’infimes exceptions près, n’a pas connu une Europe sans construction européenne. Beaucoup ne se souviennent pas vraiment de l’Europe sans Maastricht. La nouvelle génération n’a que de vagues réminiscences de ce à quoi ressemblait un billet de franc. Hors, face à ce déferlement de scandales, d’échecs dans un climat de crise, tout cela est contesté sérieusement pour la première fois depuis la création de la CECA. Ce que cela implique, c’est que les Européens font face à un choix crucial : Continuer, ou reculer. Alors qu’avant, on pouvait se contenter de faire du sur-place, la Crise de l’Euro donne un coup de pied dans la fourmilière. Les implications pour notre mode de vie à court, moyen, et long termes sont énormes, et pour beaucoup de jeunes aujourd’hui, inimaginables (bien qu’ils – ou parce qu’ils – ne s’en rendent pas forcément compte). Dans un contexte où de tels bouleversements s’amoncellent à l’horizon, que l’on décide de revenir en arrière ou de poursuivre franchement l’intégration, on aurait pu être en droit d’attendre que les auteurs de SF européens se penchent sur la question. Et bien non.

L’Europe n’est pas glamour, c’est d’ailleurs l’un de ses gros points faibles. L’Europe ne sait pas se vendre, ni à l’étranger, ni même, et c’est bien plus grave, à ses propres citoyens. Toutes ses tentatives de communication ou presque finissent en eau de boudin, et l’Européen lambda ne ressent pour l’Union Européenne qu’un sentiment froid, neutre et vaguement chirurgical – l’efficacité en moins. Est-ce la raison pour laquelle, en langue française, on trouvera si peu d’écris s’intéressant franchement au futur de notre continent ? Personnellement, pour avoir flâné en librairie autant que sur le net, j’en compte trois, dont une traduction. Je nomme ici « L’Ange de l’Abîme » de Pierre Bordage malgré le fait que ça commence un peu à dater (ainsi que d’autres bémols mais là n’est pas la question), « L’insurrection » de Pierre Lévy, et « Super Etat, l’Union Européenne dans Quarante Ans » de Brian Aldiss. C’est pas extraordinaire, vous avouerez, d’autant que « L’insurrection » est un pamphlet communiste « sous forme romanesque » et pas un roman avec un fond critique. Mais tout de même, disons ça compte.

Le livre de Pierre Bordage remonte à 2004, bien avant que la Crise ne frappe l’Europe et ne remette en violemment en cause la fameuse « construction européenne ». En fait, le rejet de la Constitution par la France et les Pays-Bas n’a même pas encore eu lieu. On ne s’étonnera donc pas que l’Europe Unie n’est, dans « L’Ange de l’Abîme », qu’un décor, un accessoire, puisque le sujet réel du livre c’est le fanatisme religieux. Le roman parle de la paranoïa anti-islamique post 11 septembre, sans grande subtilité d’ailleurs, et l’Europe s’y réduit à la France et la Roumanie qui ressemble à la France. L’Europe, son intégration, ses dérives, ses potentiels, ses échecs, ses espoirs, son modèle social, tout cela n’est que vaguement effleuré, au profit d’une dénonciation du christianisme catholicisme appliqué à toute l’Europe. Une fois de plus, je le compte, mais plus par dépit qu’autre chose.

Et puis « Super Etat », bien sûr. Là, un vrai roman de SF qui a pour thème l’évolution sociale (et vaguement politique) de l’UE. Ecris comme une fable d’anticipation fortement et ouvertement référencée à la Huxley, qui enfonce des portes ouvertes avec un sens aigu de la redondance et se perd parfois dans les lieux communs du politiquement correct. Mais bon, c’est Brian Aldiss quand même, hein ! Hourra ! Au moins, on est en présence d’un roman de SF qui prend le temps de réfléchir sur le futur de ce « monstre » supranational qui continue de s’élargir, souffre d’un grave déficit démocratique et s’enfonce dans la crise politique et économique, alors qu’il porte les espoirs de toute une génération de pacifistes d’après-guerre et les fruits de leurs sacrifices. Sauf que voilà : 2002 pour la traduction française, là encore ça commence à dater.

En fait, « Super Etat » est l’exemple célèbre de par son auteur de la littérature d’anticipation sur le futur de l’Europe, parce qu’il est typique : Il est profondément « anti » et il vient de l’autre côté de la Manche. Là-bas, d’autres romans sont disponibles, et bien plus virulents, comme « The AachenMemorandum » de Andrew Roberts, traduit en allemand ou en néerlandais, par exemple, mais pas en français. Est-ce parce que dans cette vision dystopique des États Unis d’Europe la France collaboratrice des méchants fédéralistes allemands nazis a fait ériger des statues de Pétain, grand fédéraliste européen devant l’Eternel ? Je ne saurais dire. Tout ce que je m’aventurerais à dire sur cet épouvantable roman pourtant écris par un « historien » et qui accumule les mensonges et les non-sens historiques au service d’une prose ultra-conservatrice, nationaliste et bigote, c’est que pour la subtilité on repassera. C’est un article du Daily Express fait roman. Et je pèse mes mots. Publié en pleine ère Thatcher – avec tous les raccourcis et les clichés que ça implique, le roman a été réédité tel quel pour « l’occasion » quand l’odeur du sang a envahi les rues d’Athènes.

Subtilité. Originalité.
On notera entre parenthèse que sortir les cerveaux nazis n’est pas l’apanage de Roberts. Dans le roman de politique-fiction « The Budapest Protocole », Adam LeBor base lui aussi son scénario sur l’Union Européenne, un grand plan secret des méchants nazis qui veulent un 4ème Reich, mouahaha. Typique de la mentalité europhobe anglaise qui développe ses théories sans peur du ridicule ni du mauvais goût, lesquelles sont inspirées de patriotisme, nationalisme, xénophobie, « traditions », bref, tout ce que ne sont pas ces odieux nazis européens. Oh… Après on peut aussi accuser la facilité : Une croix gammée sur la couverture, les cathares et le trésor des Templiers caché sous le Vatican, c’est vendeur. Pourquoi ne pas y ajouter Bruxelles pour faire bonne figure ? L’Europe, une fois de plus, ne devient alors qu’un accessoire dans le délire paranoïaque habituel : On vous manipule, on vous ment, on vous vole votre souveraineté. On vous envahi ! Le thème de la collaboration et de l’entraide qui ne fonctionne pas, ou celui des conflits générationnels entre ceux qui ont connu la guerre, ceux qui n’ont connu que les nations en paix, et ceux qui n’ont connu que le supranational, sont éludés. Place aux méchants allemands qui ne cherchent qu’à faire avec l’argent ce qu’ils n’ont pas réussi avec leurs canons. Ça fait (peut-être) un bon thriller, mais ça fait de la mauvaise SF.

Peu après « The Budapest Protocole » sortait « United States of Europe » de Ken Jack, un autre roman « anti » mais avec une autre approche, plus « à la Clancy » sans les détails techniques rébarbatifs, plus dynamique et vif (avec une partie « militaire », à prendre avec des pincettes), et une conclusion au final loin de l’extrémisme de Roberts, cherchant les compromis entre le « trop intégré » » et le « trop isolés ». Louable, donc, et sortant au bon moment… en numérique sur Amazon UK. Une version papier sera plus tard disponible à la demande sur Amazon… COM. C’te blague… Passé complètement inaperçu, le roman n’aurait probablement pas fait date de toute façon. On parle quand même d’un bouquin ou le personnage principal n’est jamais nommé ne serait-ce qu’une seule fois mais constamment évoqué comme « the Prime Minister ». Voilà pour le style.
Sur cinq textes approchant le sujet, quatre sont vraiment pertinents, et sont très, très hostiles ou quand même franchement contre. Soit, ça donne donner le ton, on peut considérer cela comme un baromètre, le signe que tout enthousiasme est perdu, désillusion, tout ça. Mais bon, trois sont anglais. Alors forcément, niveau représentation des mentalités européennes, ou au moins française, on repassera ! C’est d’ailleurs très intéressant de voir que les romans d’anticipation/SF qui s’intéressent à notre futur commun viennent majoritairement du pays à l’europhobie la plus virulente, quand les autres semblent ignorer cet énorme point d’interrogation de notre avenir.

Reste un sixième ouvrage, anglais lui aussi, non traduit lui non plus, « Incompetence » de Rob Grant. Un roman humoristique, grinçant, qui y va fort mais qui, étonnamment, n’est pas anti-européen malgré ce que presque tout pourrait laisser croire. J’ai été vraiment surpris par le message sous-jacent à la fin du roman. Il aura fallu une anticipation humoristique pour voir enfin passer une vision certes profondément critique de la construction européenne et de son devenir, mais qui inclus aussi… une certaine forme d’espoir ?

Car c’est là que le bât blesse. Presque toutes les (rares) fictions sur l’Europe de demain sont extrêmement négatives, pessimistes, voir nihilistes. Rien à sauver au presque, un rejet complet de ce que l’UE est devenue sans trop chercher à réfléchir sur le pourquoi, sur ce qui qui aurait pu être mieux fait, sur les motivations à chercher l’intégration. La plupart des arguments et visions « alternatives » tournent autour de ce simple crédo : C’était mieux avant. Sans jamais imaginer une seule seconde ce qui se passerait si on y revenait, à avant, d’ailleurs. « Aachen », « United States of Europe », même « l’Ange de l’Abîme » dans une certaine mesure, nous amènent jusqu’à la fin du colosse et laissent l’avenir en suspens sans réellement se pencher sur les implications des changements à venir. « Le futur est ouvert ! » oui, « aucune idée de ce qui vient ensuite », non. Nous avons de bien noirs tableaux, sans visions alternatives. On tire sur l’ambulance sans réelle alternative autre que : retournons avant l’accident.

En soit, on peut y voir un indice révélateur de la mentalité de notre époque. S’indigner, se révolter, trouver tout injuste et mal fait, oui, mais tout en peinant à trouver d’autre solution que la régression au passé glorieux, l’Âge d’Or révolu où il y avait emploi, paix et prospérité sur les terres. C’est intéressant parce qu’à l’heure où plusieurs nations européennes s’enfoncent dans ce magma idéologique qui nous a déjà apporté son lot de joyeusetés par le passé dans une pas si sympathique répétition de l’histoire (L’Aube Dorée, vous dites ?), personne, dans la SF actuelle, ne semble intéressé par ce phénomène, ou presque…

…presque, car je tiens à souligner l’excellent projet des Brigades Chimériques. Certes, il ne parle pas de l’Europe telle que nous la vivons ou telle qu’elle évoluera, mais dans sa volonté thématique, cette BD, et l’univers qui en découle, reste l’un des très rares ouvrage de SF à réellement s’intéresser à un thème fort de l’Europe d’aujourd’hui : L’identité européenne, ce mythe, cette légende. On en parle partout, on ne la voit nulle part. Or oui, les Brigades sont de la SF européenne, dans leur style graphique, leurs thèmes, leurs héros, leur contexte. Référençant la culture SFFF européenne d’époque, les Brigades Chimériques parviennent à faire ce que personne ne parvient à écrire/dessiner sur l’Europe actuelle : comment nos cultures sont complémentaires, notre histoire imbriquée, mais comment nous continuons perpétuellement à ne pas nous entendre en dépit de l’évidence même : notre union fait notre force, nos guerres intestines mènent tout le monde au désastre. « Les Super-Héros Européens »…

A l’heure où tout le monde cherche à créer des étiquettes de genres ronflants et tape-à-l’œil, je m’étonne qu’aucun auteur n’ait encore eu l’idée de s’engouffrer dans cette brèche encore pratiquement vierge de la SFFF. Alors puisque qu’aucune célébrité ne s’y colle, je ne vois pas pourquoi je ne créerai pas à mon tour une appellation de toute pièce pour l’occasion.

Ce qu’il nous faut, c’est de l’Euro-Punk.


J’appelle solennellement les auteurs de SFFF européens à qui le futur politique, social et culturel de leur(s) pays fait lever des sourcils inquiets ou pleins d’espoir, de se pencher ne serait-ce qu’un instant sur ce continent en ébullition où 500 millions de citoyens sont peut-être sur le point de faire un pas d’un demi-siècle en arrière. Pour le meilleur ou pour le pire ? A vous de nous en parler.

Que vive enfin l’Euro-Punk !

~.~


Deux après avoir écris ces lignes et lancé cet appel, il est temps pour moi de revenir à l’Europunk pour un petit complément rétrospectif. D’une part parce que suite à des recommandations je peux ajouter un livre à cette liste, bien qu’il date des années 70 et ne soit plus aussi pertinent qu’il le fut certainement en son temps : « Cette chère humanité », de Philipe Curval. Le roman parle certes de l’évolution du Marché Commun mais c’est plus généralement une critique du matérialisme et de la vacuité du mode de vie occidental, plutôt qu’une réelle projection réaliste ou critique du projet européen. D’autres thèmes s’y mêlent également et si l’Europe n’est pas aussi gadget que dans « L’Ange de l’Abîme », le roman n’en fait qu’un thème finalement subalterne. Néanmoins si l’Europunk devenait un véritable genre, ce roman en serait probablement l’un des papys.

D’autre part, la crise grecque s’est entre temps durcie, nous avons l’épisode du référendum, le Brexit est débattu au Royaume-Uni, la question des immigrés clandestins venus des zones de conflit s’impose dans les débats de nombreux États Membres… L’aspect social et humanitaire de la crise européenne s’est encore aggravé depuis la première publication de cet article. Y a-t-il eu du changement dans les rayonnages des librairies ? En fait… pas vraiment. L’Europe n’est toujours pas une préoccupation apparente. L’espoir fondé sur les Brigades Chimériques n’a finalement enfanté qu’un demi-succès via le retour de super-héros « de chez nous ». Mais la dimension européenne et plus large des Brigades s’est perdue en route, et ce qui aura inspiré les auteurs et dessinateurs fut plutôt la réappropriation du concept de super-héros avec (entre autres) le Coq Gaulois ou le Garde Républicain. Je me réjouis de revoir ce genre fleurir par chez nous, mais concernant le sujet qui nous intéresse ici, c’est une petite déception.


De mon côté je fais mon possible pour sortir le tome 1 de Pax Europæ en septembre – oui parce qu’au bout d’un moment ça va bien de critiquer et de dire ce que les autres devraient écrire et/ou écrire mieux, il est temps de faire ma part du boulot. Mais mon appel tient plus que jamais : Il faut intéresser les gens à l’Europe, il faut la rendre sexy.


Que ce soit pour en défendre l’idée ou la combattre, que ce soit pour en rêver une meilleure unie ou chacun de notre côté, que ce soit un pamphlet, que l’on s’intéresse à l’aspect politique ou social, ou les deux, peu importe, je crois qu’il faut redonner aux gens des perspectives sur l’Europe qui ne soient pas simplement des dépêches AFP arides et des déclarations de la Troïka. Car que cela nous plaise ou non, le futur de l’Europe en tant que concepts, en tant qu’institutions, en tant que culture et en tant que peuples, c’est notre futur, et qu’il serait peut-être temps d’y réfléchir sérieusement, et d’essayer d’imaginer des alternatives pour un peu moins de gloom and doom et un peu plus d’espoir.


N’est-ce pas un peu le boulot de la SF ?




PS : En webarchive, l'article initial conservé par cet espion infatigable d'Internet. Vous pourrez y lire mon échange avec Fabien Lyraud qui proposait quelques autres œuvres telles que F.A.U.S.T. de Serge Lehman (scénariste des Brigades Chimérique,s justement), notamment. Le Tigre y proposait également deux ouvrages où l'on évoque une Europe fédérée sans qu'elle en soit spécialement le sujet : Misspent Youth et Les Guerres Wess'har.

MAJ : Guillaume Parodi a entendu l'appel et y répond ici. De même, Fabien Lyraud, préférant Eurofuturisme à Europunk, a réagi sur son blog. Je lui répond en retour ici.

1 commentaire:

Jean-Louis Trudel a dit…

Il me semble qu'il y a au moins un roman de Curval beaucoup plus récent sur l'Europe du futur (je vous laisse chercher), même si la construction européenne n'est peut-être pas au coeur de l'intrigue.